Fabriquer le bleu

Fabriquer le bleu

Pendant une grande partie de l’histoire humaine, obtenir une matière bleue utilisable et durable a été un véritable problème technique.

Assez paradoxalement, le bleu, bien qu’omniprésent dans notre environnement naturel (le ciel, l’eau, la perspective atmosphérique), a longtemps été exceptionnel parmi les matières colorantes convenant à la peinture.

Une couleur si particulière

L’humanité a rapidement disposé de pigments noirs à base de carbone, rouges et jaunes tirés des terres et des oxydes de fer, ainsi que blancs issus de matières minérales. Il suffit (presque) de se baisser pour ramasser ces couleurs dans le sol.

Le bleu franc, lui, est rare. On pouvait l’obtenir grâce à différents minerais, dont le fameux lapis-lazuli mais aussi la turquoise ou l’azurite. Ces pigments sont cependant difficiles à extraire, les quantités sont limitées et le prix élevé. Leur utilisation sur de grandes surfaces comme les murs n’était donc pas envisageable. Sans compter que les plus faciles à obtenir étaient instables comme en témoigne le bleu issu de l’azurite, qui se transforme en vert (malachite) à l’air libre !

C’est pourquoi différentes civilisations ont développé des techniques parfois très élaborées pour obtenir du pigment bleu.

Le bleu égyptien, premier pigment synthétique

Dans l’Egypte ancienne, les arts sont portés à très haut niveau : sculpture, peinture, ornements, bijoux, maquillage, vêtement… la couleur joue un grand rôle dans cette culture. Chaque couleur est chargée d’un fort symbolisme. Dans une recherche naturaliste, le bleu et le vert représentent le ciel, l’eau et la végétation.

Le manque de bleu a donc naturellement poussé les Egyptiens de cette époque à rechercher un procédé de fabrication qui leur offrira un pigment bleu stable, abondant et économique.

Fabriqué à haute température à partir d’oxydes de cuivre et de fer contenant de la silice et du calcium, le bleu égyptien est généralement considéré comme le premier pigment synthétique de l’histoire.

Transformer la matière en couleur

Après cuisson, le produit obtenu (une sorte de verre coloré), était broyé plus ou moins finement. La teinte obtenue variait selon la température de fonte, et surtout selon les impuretés qui affectaient les minéraux utilisés dans la préparation. La granulométrie jouait également sur son aspect : le broyage pouvait en faire varier l’apparence, d’un bleu relativement intense vers des tonalités plus claires. Le bleu égyptien pouvait ensuite être employé dans différents systèmes décoratifs et picturaux.

Le procédé s’est ensuite diffusé largement dans le monde méditerranéen. Ce pigment a été employé en Égypte, en Grèce et dans le monde romain. Sa production et son utilisation ont sans aucun doute continué tout au long de l’Antiquité classique. La recette de sa fabrication se serait ensuite perdue (bien que certaines sources1 relatent que le pigment aurait continué à être employé jusqu’au VIIe siècle). Le mythe du « bleu secret de l’Egypte Antique » était né.

Un procédé presque légendaire

Ce bleu brillant est en tout cas encore présent aujourd’hui sur les oeuvres d’art et les monuments de l’Antiquité parvenus jusqu’à nous : sarcophages et bas-reliefs égyptiens, fresques gallo-romaines, vases, etc.

En plus de son histoire mythique, le bleu égyptien m’intéresse particulièrement parce que, contrairement aux pigments simplement extraits d’une matière existante, il ne s’agit plus d’un mélange donnant une couleur bleue. Le bleu égyptien inaugure les recettes de matière, au sens où je l’entends dans mon travail :

Choix des matières premières
+ proportions
+ température
+ atmosphère et durée de cuisson
+ broyage
= couleur finale.

  1. Hélène Dionne, Infiniment bleu, Les Éditions Fides, 2003. ↩︎


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